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Les dictionnaires disent-ils toujours la vérité ?

Au cours des siècles, de nombreuses erreurs se sont glissées dans les dictionnaires et ont par la suite été corrigées. L’une des plus intéressantes concernant un mot québécois a été commise au 19e siècle par l’Académie française qui siège à Paris.

Dès le 18e siècle, le Dictionnaire de l’Académie française atteste le mot orignal, qu’il décrit comme étant un emploi canadien pour désigner l’élan.

Dictionnaire de l’Académie française, 1762 (4e édition)

Dans l’édition de 1878, un « i » se glisse malencontreusement entre le g et le n, transformant orignal en original.

Dictionnaire de l’Académie française, 1878 (7e édition)

L’erreur, qui sera corrigée dès l’édition suivante (1932-1935), ne serait pas une simple coquille. Les Français ne connaissant ni l’animal ni le mot, il y aurait plutôt eu correction abusive. Le lexicographe français Émile Littré écrit dans son Dictionnaire de la langue française publié à la même époque, à l’article orignal : « On dit aussi original, par confusion d’un mot inconnu avec un mot connu. » (1859-1872)

Bien sûr, les auteurs de dictionnaires se lisent entre eux. Mais ce qui était particulier à l’époque, c’est qu’ils n’hésitaient pas à se répondre ou à s’apostropher dans les pages mêmes de leurs ouvrages. Ainsi, Oscar Dunn, lexicographe québécois, publie son Glossaire franco-canadien deux ans à peine après la bévue du Dictionnaire de l’Académie, et il ne manque pas de souligner la faute de la vénérable institution dans son propre dictionnaire.

Oscar Dunn (1880) Glossaire franco-canadien

Au 19e siècle, les élites québécoises sont divisées sur la légitimité du français en usage au Québec.

Si certains, comme Dunn, osent affirmer leurs usages, d’autres considèrent que la France est la seule propriétaire de la langue et lui reconnaissent une autorité absolue, même sur les particularismes du Québec.

Bien que Raoul Rinfret ne consigne ni orignal ni original dans son Dictionnaire de nos fautes contre la langue française (1896), il mentionne quand même l’animal dans l’article panage, où il reproduit la graphie fautive de l’Académie. Pour les puristes, quand l’Académie décide, qu’elle soit dans le tort ou non, il faut la suivre…

Raoul Rinfret (1896) Dictionnaire de nos fautes contre la langue française

Au 21e siècle, la graphie original pour désigner l’orignal a disparu de tous les dictionnaires.

Morale de cette histoire : quand on consulte un dictionnaire, il faut toujours garder l’œil ouvert et avoir l’esprit critique en éveil, parce qu’il peut arriver qu’il ne dise pas toujours la vérité !