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Égoportrait-info

Je francise, tu francises,
il francise, nous francisons…

C’est bien connu, les Québécois et les Français n’entretiennent pas le même rapport avec la langue anglaise. En Amérique du Nord, le français est largement minoritaire et en concurrence constante avec l’anglais. Bien que les Québécois utilisent une grande quantité d’anglicismes dans la langue familière, ils sont plus réfractaires à les employer dans la langue soignée.

À l’inverse, les Français considèrent l’anglais comme une langue de prestige et parsèment volontairement une certaine langue administrative et publicitaire d’anglicismes, alors qu’ils parlent relativement peu anglais dans leur quotidien.

Cette différence d’attitude explique que des anglicismes couramment utilisés en France, comme abstract, baby-sitter, free-lance ou charter, soient plutôt remplacés au Québec par les mots français résumé, gardien ou gardienne d’enfants, pigiste ou vol nolisé.

Qui propose ces équivalents français?

En France comme au Québec, il existe des organismes officiels qui ont entre autres comme mission de contrer les anglicismes, nouveaux ou plus anciens, qui pourraient s’implanter dans la langue française. En France, cet organisme est la Commission d’enrichissement de la langue française, alors qu’il s’agit au Québec de l’Office québécois de la langue française.

Est-ce à dire que toutes les francisations proposées pour remplacer les anglicismes proviennent d’un de ces deux organismes officiels? Non, car ce serait négliger un joueur important dans la défense du français : le public.


Ainsi, certains mots français maintenant bien implantés dans la langue ont été imaginés par un individu ou une entreprise et adoptés par l’usage, et donc par la population. Pensons au mot patinoir (voir la station) créé par le journaliste et avocat québécois Alphonse Lusignan au 19e siècle, ou au mot sociofinancement, créé par l’entreprise québécoise Haricot au 21e siècle.

En 2013, le journaliste du Devoir, Fabien Deglise, utilise dans un de ses articles le mot égoportrait.

Deux ans plus tard, interrogé sur la question, il raconte pourquoi il ne pouvait se contenter ni de l’anglicisme selfie ni d’une autre francisation déjà existante.

J’ai voulu le franciser, s’est remémoré […] le journaliste, entre autres parce que l’autoportrait proposé comme traduction française ne me semblait pas satisfaisant. Il y manquait toute la dimension narcissique. […] J’ai inventé comme ça plusieurs nouveaux mots, a poursuivi le journaliste, souvent pour nommer des concepts culturels américains – si on ne francise pas, on reste prisonnier de concepts culturels importés, qui ne sont valables finalement que lorsqu’on se les approprie. Mais jamais je ne m’imaginais qu’autant de gens allaient utiliser ce mot-là…

(Le Devoir, 16 juin 2015)

Dès mars 2014, le mot égoportrait est attesté par le Grand dictionnaire terminologique de l’OQLF. Il devient alors le mot le plus consulté du GDT et le restera pendant environ trois ans. C’est aussi en 2014 que l’OQLF propose au Petit Larousse illustré d’intégrer égoportrait à sa nomenclature.

Le mot fait son entrée dans Le Petit Larousse illustré 2016, avec une description minimale digne d’un dictionnaire de traduction, qui indique seulement qu’il est utilisé au Québec et quel est son équivalent en France. Pour une description plus complète, il faut consulter le mot selfie.

Le Petit Larousse illustré 2016 (2015)

La même année, égoportrait apparaît aussi dans Le Petit Robert, mais seulement dans l’article selfie où on indique en remarque son emploi au Québec. En France, à l’oral comme à l’écrit, en langue familière comme en langue soignée, c’est l’anglicisme selfie qui est utilisé.

Le Petit Robert de la langue française 2016 (2015)

Comparons ces descriptions provenant de dictionnaires français avec celle d’un dictionnaire québécois, comme le dictionnaire Usito. On constate qu’on a droit ici à une prononciation, à une étymologie, à une définition complète et à une citation, preuves que le mot égoportrait est bien implanté au Québec.

Usito

À partir de tels exemples, nous pouvons conclure que la volonté des Québécois et des Québécoises de maintenir une langue française vivante s’exprime par leur créativité, depuis le 19e siècle jusqu’à aujourd’hui.